Juliano Mer Khamis est né double, sous le signe des Gémeaux: né d’une mère Juive israélienne, Arna Mer et d’un père Arabe, Chrétien palestinien: Saliba Khamis.
La famille de sa mère ne reviendra pas de Buchenwald, celle de son père vivra exilée au Liban. Sa mère combattra avec le Palmah en 1948 avant de devenir membre du Parti communiste israélien, devenue ardente défenseure des droits des palestiniens. Et c’est ainsi qu’elle rencontrera son père, haut responsable de ce même Parti.
Bravant toutes les conventions ils vont s’épouser et auront trois enfants qui devront apprendre à vivre avec ces deux faces. .Juliano est celui du milieu.
Il est beau, il a du charisme, il est justicier et révolutionnaire dans l’âme. Il déteste la laideur et prendra le parti de celui qui lui semble le plus faible. Il avait servi dans une des unités les plus glorieuses de l’armée israélienne: les parachutistes. Puis il avait commencé des études d’art dramatique, devenant acteur et metteur en scène. Il jouera dans de prestigieux théâtres israéliens et sous la direction de grands cinéastes, en Israël et à l’étranger aussi.
Son conflit personnel entre ses deux faces, il cherchera à le résoudre au-delà de lui-même, en tentant de créer un pont entre les peuples palestinien et israélien, Juif et Arabe, et cela par le théâtre et la culture qu’il considérera comme le lieu de métamorphose nécessaire des révolutions, comme le creuset le plus à même de faire jaillir l’étincelle qui éclaire et transforme et non celle qui brûle et assassine.
Pour lui, en effet, l’art était une profession double, hybride comme lui-même: théâtre et thérapie, expression artistique et désir d’être utile. L’excès de pression émotionnelle qui pouvait générer des actes irréparables devait s’exorciser sur scène dans la passion du jeu. Avec un rideau qui se lève et qui se baisse sur des êtres qui même morts se relèvent.
Il était capable d’enseigner des valeurs morales. Il savait montrer aux jeunes comment enrichir leur existence en adhérant à des principes moraux plus élevés. Il recherchait l’approbation collective autour de ses projets sans pouvoir éviter des malentendus cependant: tout son désir réel de coopération, toute son empathie face à la cruauté et la laideur de la vie dans le camp de Djénine ne devront pas suffire à convaincre de sa sincérité. Comme il le disait lui-même, Il n’aura jamais été autant « le Juif » ou « le sioniste » qu’à Djénine. De même que pour certains il aura été ressenti comme le traître en Israël. Surtout quand, oubliant parfois ses deux faces, choisissant irrévocablement l’une par rapport à l’autre, semblant oublier que le plus faible est parfois aussi le plus fort, il en arrivera à soutenir le boycott culturel d’Israël, lui le défenseur de la culture, lui sachant combien le cinéma israélien est défenseur des droits des palestiniens et déclarera soutenir une Palestine aux frontières de 1948, balayant ainsi Israël vers la poubelle de l’Histoire!
Il déclarait pourtant aussi que, définitivement, israéliens et palestiniens n’auraient pas d’autre choix que de vivre ensemble sur la même terre. Comme lui devait vivre avec lui-même, Juif et Arabe Chrétien, Israélien et Palestinien, seule possibilité pour lui de sortir de cette vie provisoire, de ce sentiment de jamais achevé, jamais satisfait, agité et agitateur pour le meilleur et pour le pire.
Son sens aigu de la justice le poussera vers un travail capable de susciter des réformes sociales, visant à l’amélioration de la société. Il aurait pu choisir de devenir Chef de parti, travailler dans un gouvernement, exerçant à une échelle encore plus vaste ses talents de réformateur et de persuasion? Il aurait utilisé avec plus de force peut-être son désir d’aider les plus faibles, sa vision des solutions offertes par l’accès à la culture? Car comme il le disait et le prônait: la troisième intifada devra être culturelle, par la musique, par le théâtre, le cinéma, la peinture, les livres… « C’est ainsi que vous gagnerez votre liberté » disait-il.
Liberté, mot cher à sa mère qui l’influencera tant, et dont il reprendra le théâtre qu’elle avait fondé et tenu avec lui dans le camp de Djénine. C’est dans ce théâtre, le « Théâtre de la Liberté » que les enfants palestiniens recevront le goût de se battre autrement. Donnant l’espoir que les situations les plus tristes peuvent changer, mettant en principe ses idéaux. Passion et vitalité, contradictions, besoin de franchise, recherche de l’impossible, vie au travers des rêves qu’il rêve et met en scène pour les autres, qu’il transpose dans la vie des gens, même quand parfois ces rêves ne sont pas les leurs, créant des incompréhensions et des tensions qu’il paye cher, car il ne peut et ne sait que pousser à l’extrême son rêve et son idéal, car il veut y croire, car il est si sûr de savoir ce qui est bon pour ceux qu’il s’applique à aider, même quand ceux-ci s’y refusent, le refusent, lui le Juif, avec ses idées trop progressistes qui dérangent, qui ne sont pas comprises et qui sont rejetées.
Mais il aime défier les croyances des autres, il aime penser autrement, Il doit penser autrement car sinon comment sortir de toute cette misère de cette face de lui-même qui crie et qui pleure et qui voudrait connaître la même liberté que celle permise à l’autre part de lui-même, celle qu’il a justement choisi de mettre de côté pour mener ce combat?
Il s’immerge dans des idées, dans des rêves que les autres ne sont pas toujours prêts à accepter, ni dans un camp ni dans l’autre. Et certains prennent cela pour un abus de pouvoir et ils veulent venger les affronts.
N’avait-il pas réussi l’impensable: métamorphoser un des chefs militaires des martyrs d’al-Aqsa, Zakaria Zoubeidi, en un homme de théâtre?
Et les affronts de Juliano ces temps, c’était de mettre sur scène des garçons et des filles. C’était de faire entrer dans son théâtre un public mixte. C’était de monter la pièce de Orwell, La ferme des animaux, mettant un musulman dans le rôle d’un cochon.
Juliano n’aime pas les compromis, Il n’en a pas fait avec les deux parts de lui-même, irrévocable, pour se consacrer à la révolution qu’il veut culturelle pour ces jeunes palestiniens.
Son théâtre, détruit lors de combats pendant la deuxième intifada, sera pourtant incendié deux fois en 2009 par des extrémistes islamistes. Signe fort qu’il choisira de ne pas entendre. Car il continuera, conscient de plus en plus de mettre sa vie même en danger, prophétisant sur sa mort: il dira qu’un jour sa femme ouvrira la porte sur son corps criblé de balles et il sera mort, assassiné par ceux qui auront pris pour un blasphème la présence de sa femme blonde, danger pour les jeunes musulmans de Djénine qu’elle pourrait compromettre par sa blondeur coupable.
Et effectivement, c’est de sa vie qu’il paiera sa liberté: criblé de balles près de son théâtre, le 4 avril 2011, alors qu’il circulait en voiture, avec son bébé de un an dont la nourrice sera légèrement blessée.
Ce n’est pas le camp israélien qu’il aura délaissé qui l’aura tué. Non, dans ce camp il était libre. Il avait des places prestigieuses dans ses théâtres, il jouait dans ses films. Il s’était marié avec une jeune femme juive et avait eu une fille avec elle, qui parlait arabe et jouait dans ses pièces. Puis il avait épousé une jeune femme finlandaise, militante des droits des palestiniens, venue sur le terrain pour se battre encore mieux, et qui lui donnera un fils et qui doit donner vie prochainement à des jumeaux, qui ne connaîtront pas leur père. Enfants doubles pour une ombre double. Car leur mère déclarait qu’elle n’en voulait même pas à ceux qui avaient tué son mari: « comment pourrait-on leur en vouloir? Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient » dira-t-elle! Et voilà. Ses enfants penseront peut-être que c’est « l’ennemi » israélien qui est responsable, et ils ne connaîtront pas la double vie de leur père, son âme double, ses deux faces, la Juive et l’Arabe Chrétienne, l’israélienne et la palestinienne. Et on pleurera doublement de cette double fracture. Fracture de la vie et celle de la mémoire.
Juliano repose près de sa mère, en Israël, au kibboutz Ramot Ménashé. Sa mère dont il aura raconté le combat pour les enfants de Djénine, un combat qui passait par son théâtre, dans un documentaire prenant, qui force à changer le regard, tout au moins à l’ouvrir, à oser d’autres angles, documentaire réalisé avec Danniel Danniel et intitulé « Les enfants d’Arna ».
Les assassins de Juliano ne sont pas encore arrêtés, mais ils n’arrêteront pas non plus le mouvement que Juliano Mer-Khamis avait initié avec sa mère, le goût qu’ils avaient instillés: goût de la Liberté et un espoir de Paix.
Dina Sirat © – 11 avril 2011
Juliano et son projet du Théâtre de la Liberté

Juliano soutient le boycott culturel d’Israël

Juliano prévoit son assassinat

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